Lettre ouverte à Mes Seigneurs de la Santé Publique (Clive Bates)

public-health-257x300Clive Bates a écrit une superbe lettre ouverte. Voici, avec son accord, la traduction :

Lettre ouverte à Mes Seigneurs de la Santé Publique

Je me considère comme un défenseur de la Santé Publique et, quoique je ne vape pas et que je n’ai jamais fumé, Je soutiens la vape en tant que stratégie de réduction des risques, avec un énorme potentiel pour réduire globalement la mortalité et les maladies liées au tabac. C’est une bonne approche de la Santé Publique, parce que la vape ne nécessite pas de se lancer dans des interdictions, de la coercition, des taxes punitives, ni même de faire peur. De plus, cela s’intègre dans les comportements et les désirs des gens. Je pense que cela pourrait vous aider si je vous explique ce que j’ai pu apprendre de la vape et des vapoteurs, et pourquoi vos relations avec eux sont tellement mauvaises.

Que font les vapoteurs? L’un d’entre eux, Mark Cowell, nous a donné une explication simple sur mon site web : « Je vape parce que j’aime ça, que cela ne fait de mal à personne, et que je vivrai plus longtemps ». Analysons cela.

Je vape parce que j’aime ça. Vapoter est une activité récréative : user d’une substance légale et moyennement psychoactive, la nicotine, actuellement utilisée par environ 10 millions d’adultes au Royaume Uni. Elle est principalement consommée au moyen de son vecteur le plus dangereux : les cigarettes. Cette substance , en elle-même, n’est pas spécialement nocive pour la santé, et ne cause pas d’intoxication, de violence ou d’accidents. Elle est souvent comparée à la caféine en termes de profil de risque. Elle n’est même pas aussi addictive que vous pourriez le penser, et elle est encore moins addictive sous forme de vapeur que de fumée. Les vapoteurs font le choix de l’utiliser sans brûler de tabac (d’où l’énorme gain potentiel pour la Santé Publique), mais en utilisant toute une palette de technologies, de goûts et de personnalisation. Pour beaucoup, c’est amusant et cela a un côté geek qui attire. Souvenez-vous que personne n’a jamais dit « j’aime le Champix » ou « les patches sont amusants à utiliser ». Les VPs et autres outils utilisés dans la vape ne sont pas des dispositifs médicaux. Les vapoteurs ne doivent pas être considérés comme des patients suivant un traitement, ou en désintoxication tabagique. Ils ne doivent surtout pas être intégrés de force dans vos modèles de Santé Publique, complètement médicalisés.
Cela ne fait de mal à personne. Malgré les efforts déployés par beaucoup d’acteurs de la Santé Publique, qui ont fouillé la littérature scientifique pour rechercher des traces du moindre risque que la vape peut faire courir aux autres, il n’y en a pas. Pour autant que vous preniez la peine de lire les estimations des sources faisant autorité, plutôt que de rechercher la moindre trace de toxines dans des études sélectionnées dans ce but, cela devrait être clair pour vous. Comme vous le savez, la dose fait le poison, et l’exposition fait le risque. Cela ne signifie pas que vaper devrait être autorisé partout, mais cela signifie qu’utiliser la force publique pour l’empêcher n’est pas approprié. Vos théories fumeuses, qui vous permettent d’expliquer pourquoi un produit plus sain peut mener à des dangers plus importants, sont sans fondements. Il n’y a aucune preuve d’un « effet passerelle » (sauf en ce qui concerne l’abandon du tabac), de « renormalisation du tabac », ni même de ce que la vape « minerait les politiques de contrôle du tabac » plutôt que de les soutenir. L’exact contraire est beaucoup plus probablement vrai, et plus en phase avec les études existantes.
Je vivrai plus longtemps. Notez qu’il ne dit pas qu’il vivra à jamais, ni même qu’il vivra aussi longtemps que possible. Il reconnait implicitement un risque relatif : cela sera meilleur pour lui que de fumer. Il n’y a aucun doute là-dessus. Le débat entre les experts est de savoir si cette amélioration sera de 95 ou de 100%. Les bénéfices de ce système vont d’ailleurs au-delà de la simple espérance de vie : de nombreux vapoteurs rapportent une amélioration immédiate de leur santé, de leur bien-être, la disparition de maladies chroniques, et une estime de soi restaurée. Ils se sentent plus à l’aise socialement. Il n’est pas approprié de les traiter de « drogués pathétiques », ou de leur donner l’ordre d’arrêter de se plaindre et d’arrêter de fumer tel quel. Bien que de nombreux intervenants de Santé Publique affirment que les fumeurs devraient totalement arrêter la nicotine, ce n’est pas nécessairement la solution la plus efficace si cela les laisse avec un effet de manque persistant ou la sensation d’avoir perdu quelque chose. S’ils prennent la décision de réduire les risques de plus de 95%, votre devoir de professionnel de la Santé Publique devrait s’arrêter là. L’étape suivante, se passer de nicotine, dépend uniquement d’eux.

2, Les vapoteurs pensent que vous ne comprenez pas cette façon de faire, et que vous refusez de voir la vérité en face. Vous n’avez montré aucun signe de compréhension de la façon dont ce système fonctionne, et vous continuez à considérer la vape comme un complot de l’industrie du tabac (ils ne sont arrivés sur ce marché que très en retard), ou un type de dispositif médical dévoyé. Ces deux points de vue sont faux. Mais les vapoteurs pensent que vous ne vous souciez pas de la vérité. En effet, la plupart des organisations de Santé Publique se sont unies pour faire interdire le snus pas l’Union Européenne en 1992, et encore en 2001 et 2014. Et ce malgré les preuves irréfutables qu’il s’agit d’un moyen très peu risqué de consommer de la nicotine, et qu’il a eu un effet très positif sur la Santé Publique en Scandinavie, où il est autorisé. Parmi ces effets positifs, citons le remplacement de la tabagie par le snus, la diminution de l’entrée dans le tabagisme, et l’aide à ceux qui souhaitent arrêter de fumer. Il n’y a aucune raison scientifique, éthique ou légale de l’interdire, mais vous avez soutenu cette interdiction malgré tout. Il s’agit du même modèle de Santé Publique que la vape ; il n’est donc pas surprenant que les vapoteurs n’aient pas confiance en vous. Tant que vous n’aurez pas corrigé cette erreur mortelle (au sens propre), vous n’aurez pas gagné le droit de participer au débat sur la vape.

Qu’est-ce que l’activisme? Vous avez l’air surpris qu’il y ait des gens qui se lèvent et se battent sans être payés pour cela. Vous semblez penser que quelqu’un doit payer pour que les vapoteurs agissent . Je comprends votre point de vue : dans votre monde, il est rare de voir quelqu’un se comporter de la sorte ou alors, il s’agit d’un vague souvenir de jeunesse. Il n’y a pas de gens qui font gratuitement campagne pour que votre vision sur un sujet soit adoptée. Vous devriez penser à ces vapoteurs comme aux activistes que vous rencontrez dans la lutte contre le SIDA. Beaucoup de vapoteurs vivent leur expérience avec passion : ils ont échappé au piège mortel du tabagisme (ou vont dans ce sens) et ont un sentiment de fierté, de contrôle d’eux-mêmes (en plus des bénéfices immédiats en termes de santé et de dépenses, et des bienfaits à long terme apportés à leur santé). Ils veulent que d’autres puissent bénéficier de cette expérience et ne veulent surtout pas que vous veniez le leur interdire au travers de lois mal ficelées et excessives, basées sur des études scientifiques douteuses, des incompréhensions, ou encore des raisons idéologiques. Et ils ne souhaitent pas être les victimes collatérales de votre guerre contre l’industrie du tabac, qui ne les concerne que peu.
Coordination et conspiration. Vous tirez la sonnette d’alarme parce que beaucoup de vapoteurs semblent agir de concert et dire la même chose. Derrière cela, vous voyez une conspiration, probablement contrôlée par votre Némésis : l’industrie du tabac. C’est simplement parce que vous ne comprenez pas les règles d’organisation des médias sociaux. Ce que vous voyez a un nom technique: les comportements émergents. C’est ce qui se passe dans des systèmes adaptifs complexes. Des gens, qui ont des connaissances diverses, partagent et compilent des milliers d’idées. Un genre de sélection naturelle a alors lieu, qui détermine qui les gens vont écouter, ce que les gens vont penser, et ce qu’ils vont faire. Cela ne crée jamais quelque chose d’homogène et il n’y a aucun mécanisme de contrôle, mais dans certains cas, cela peut apparaître comme une campagne bien orchestrée. Mais ce n’est pas orchestré, ni coordonné d’en haut : ce sont les comportements émergents. Si vous vous intéressiez de façon plus interactive aux médias sociaux, plutôt que de ne les utiliser que pour faire des annonces, des déclarations, ou pour dénoncer quelque chose, cela serait plus clair pour vous.
Les relations entre les vapoteurs et le personnel de la Santé Publique. Votre relation avec les vapoteurs est asymétrique, et vous devez absolument comprendre cela. Ils sont le « public » de « Santé Publique ». Ils devraient être un de vos sujets d’étude, professionnellement parlant. Pour pratiquer votre métier, vous devez les comprendre, et comprendre pourquoi ils font ce qu’ils font. Il n’y a que de cette façon que vous pourrez poser des jugements professionnels au niveau de la Santé Publique. Vous avez l’obligation de faire cela avec les standards de conduite professionnels les plus élevés, et les aborder avec humilité et empathie. Vous auriez sans doute beaucoup à apprendre, et vous pourriez même comprendre ce qui les motive. Mais ils n’ont pas cette obligation envers vous. Ils ont un travail, une vie, et aucune obligation professionnelle de vous comprendre ou de débattre avec vous. Si vous estimez qu’il y a beaucoup d’incompréhension et de méfiance de part et d’autre, c’est votre problème, pas le leur. Leur intérêt pour vous, s’ils en ont un, est que vous pourriez détruire ce qu’ils ont construit, que vous proférez des remarques provocantes ou sans fondement sur ce qu’ils font ou ce qu’ils sont, ou que vous considérez leur expérience comme anecdotique.
Les vapoteurs ne sont pas un groupe uniforme. Vous ne devriez jamais parler d’eux comme s’ils étaient une organisation, un mouvement, ou comme s’ils agissaient de concert. Ils sont totalement hétérogènes et uniques. Si un vapoteur vous insulte, tous les vapoteurs ne peuvent pas être considérés comme grossiers. Et même s’il émerge une association de vapoteurs, vous ne pouvez pas les blâmer pour les comportements individuels, pas plus que vous ne pouvez blâmer les Alcooliques Anonymes parce que quelqu’un fait un excès de vitesse ; et vous ne pouvez pas plus leur demander de changer les comportements individuels que vous ne pouvez demander aux AA d’empêcher quelqu’un de commettre un excès de vitesse. Ils sont responsables de leurs actions individuelles, pas de celles des autres.
Devez-vous blâmer les vapoteurs s’ils sont impolis envers vous ? Non, en aucun cas. C’est le « Public » dans « Santé Publique », une fois de plus. Le public est très diversifié, et on y retrouve des gens grossiers, ignorants, sarcastiques, satiriques, insultants, etc… Se plaindre d’eux, en tant que professionnel de la Santé Publique, c’est comme un marin qui se plaint du mauvais temps, ou des politiciens qui se plaignent de leur électorat. Ils sont la raison d’être de votre profession : il faudra vous y faire et débattre avec eux sans être pompeux ou agressif. Si vous pensez pouvoir justifier vos échecs professionnels en vous retranchant derrière le fait que des gens ont été impolis envers vous, vous n’avez pas compris votre rôle. N’essayez donc pas d’utiliser cette excuse, elle ne fera qu’augmenter votre humiliation. Le vrai public n’est pas comme ces marionnettes souriantes que l’on voit dans les publicités pour les patches. La Santé Publique est un métier qui nécessite du cran. Ce n’est pas le fait de prodiguer des avis éclairés à des paysans reconnaissants de votre science et émerveillés par votre statut. Si c’est cela que vous croyez, vous n’avez pas choisi le bon métier.
Etes-vous une victime? Les responsables de la Santé Publique tendent à se présenter comme des victimes, des champions de la vérité, forcés au silence par des attaques en ligne. Non, vous n’êtes pas des victimes, d’aucune façon. Comme expliqué plus haut, c’est une partie essentielle de votre métier que de travailler avec le public tel qu’il se présente à vous, et pas comme s’il s’agissait de quémandeurs (même si c’est ce que vous souhaiteriez). Mais il y a d’autres raisons pour lesquelles vous n’êtes pas des victimes.

Il y a un déséquilibre dans la relation de pouvoir. Vous avez le prestige académique, et le support institutionnel qui se plie à vos avis (même si ceux-ci ne sont basées sur rien). Vous avez accès aux médias, et vous pouvez écrire des éditoriaux tendancieux dans le British Medical Journal quand vous le souhaitez. Vous avez des réseaux et des alliés, qui vous défendront. Vous avez apparemment un métier sûr, et vous courrez peu de risques si ce que vous dites est faux, ou éventuellement mortel. Vous pouvez développer vos théories dans des journaux payants et lourdement modérés, qui vous protègent des critiques (ils n’y ont d’ailleurs souvent pas accès).
Vous avez péché par négligence. Vous n’avez pas considéré le problème de la réduction des risques liés au tabac avec objectivité et rigueur. Vous n’avez pas débattu en prenant des références solides comme preuves, mais en sélectionnant quelques études ciblées, qui soutiennent vos théories toutes faites. Des chercheurs avec très peu de travaux publiés ou d’expérience de terrain, ont été les plus critiques et les plus virulents, allant jusqu’à traiter d’autres chercheurs, des experts dans leur domaine, de « suppôts de l’industrie du tabac ». Cette corrélation inversée entre la connaissance et l’expérience d’un côté, et les critiques et les opinions toutes faites de l’autre, est frappante. Vous lancez des accusations gratuites et des provocations à l’encontre des vapoteurs, et vous accusez des gens ordinaires d’êtres des agents de l’industrie du tabac, le tout sans aucune preuve. Vous adoptez une approche inacceptable du discours scientifique : il vous est même arrivé de comparer les inconnues de la vape avec la Thalidomide. La manière dont vous vous comportez et dont vous accomplissez vos responsabilités professionnelles contribuent aux réactions qui vous visent : la plupart sont de votre faute.

Que devrait-il se passer maintenant à la Faculté de Santé Publique ? Je ne veux pas parler d’individus, mais un changement est nécessaire dans la structure dirigeante de la Santé Publique. Cela peut être accompli de deux façons : soit les personnes impliquées changent leur comportement, soit on change les personnes. Un langage abusif n’est jamais qu’une manifestation de surface d’un problème bien plus profond : une attitude méprisante, hautaine, arrogante ; un manque de respect envers les preuves et les analyses ; des provocations minables et une communication grossière ; enfin, les attaques ad hominem. Là se trouve le problème. Ce qui est nécessaire, c’est une nouvelle éthique professionnelle basée sur l’objectivité, la rigueur, l’humilité et l’empathie. Ce qu’il ne faudrait surtout pas, c’est considérer cette histoire comme un incident regrettable qui devrait simplement être pardonné et oublié. Il ne faudrait pas non plus que le blâme soit mis sur les vapoteurs, ou sur un manquement à la responsabilité professionnelle.

Voici donc ce qu’il conviendrait de faire :

Acceptez les faits et excusez-vous. Ne cherchez pas à rejeter la faute sur d’autres, ou à vous cacher derrière l’excuse d’une rencontre musclée avec le public. C’est votre travail : tirez-en les conséquences.
Reconnaissez que cette affaire va plus loin que quelques injures: il s’agit de la défintion de l’éthique professionnelle de la Santé Publique
Mettez au cœur de la Présidence de la Faculté de Santé Publique, les traits suivant : objectivité, rigueur, humilité, empathie
Entamez une série de dialogues privés avec les vapoteurs, avec d’autres scientifiques, avec des défenseurs qui voient les choses différemment de vous. Et demandez à une partie neutre d’arbitrer le débat.
Approchez la problématique de la réduction des risques liés au tabac avec le même enthousiasme que vous avez montré dans d’autres domaines liés à la Santé Publique. C’est le même concept, mais avec beaucoup plus de vies en jeu.
Favorisez l’évolution de vos positions sur les vapoteurs, en vous basant sur les preuves et les connaissances qui s’accumulent. Et surtout, considérez le problème avec un esprit ouvert et curieux.

Source : http://www.clivebates.com/?p=2391
Traduction : AIDUCE